Il m’est arrivé, il y a quelques jours de tomber sur un article d’un écrivain italien, Gabriele Romagnoli, qui m’a profondément touché et diverti. Ça évoquait des moments loins, les temps des études au lycée, où certains professeurs n’avaient qu’une mission : ne pas nous faire aimer ce qu’ils nous apprenaient (ou ce qui nous n’apprenaient pas, pour le coup). Dans mon cas c’étaient les leçons de latin et de mythologie, où l’enseignante arrivait son bureau, ouvrait son bouquin et lisait d’une voix monotone (il manquait le pathos des formules magiques à la Harry Potter, il faut avouer) quelques tragédies d’Euripide où il fallait prendre des notes. C’est donc au son de cette litanie monotone de Sophocle que nous apprenions du drame de Œdipe, née de Laïos et Jocaste et abandonné à la naissance, grandissant en ignorant ses origines et donc amené à tuer son père et à épouser sa mère avec qui il aura 4 enfants ; seulement, une fois la vérité émergée, il verra sa mère-femme s’arracher les yeux et se pendre. Le destin ne pouvait pas être moins tragique pour les 4 pauvres descendants de cette douloureuse et horrible erreur : Etéocle, Polynice, Ismène et Antigone.
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| Antigone et Oedipe: comment les péchés des parents retombent sur les enfants |
La suite était expliquée de façon très approximative et rapide, peut-être pour ne pas trop troubler les pauvres étudiants italiens qui s’endormaient pendant les explications/lectures de telles aventures passionnantes. Il aurait fallu, pour animer l’intérêt et, pourquoi pas, l’attachement à cette histoire, que l’enseignant en question fasse un travail d’association cognitive plus poussé : nous mettre devant à n’importe quel film de Lars Von Trier, quelques fragments tirés de n’importe quel feuilletton/soap opera (histoire de voir comment les mêmes mécanismes narratifs sont employés depuis les temps de l’ancienne Grèce) et faire des parallèles avec Rosa Parks, Amina et les Pussy Riot.
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| Pussy Riot: un gros fuck à Poutine leur a coûté cher... Mais c'était un geste révélateur |
Reste que, à distance de plusieurs années, l’article de Romagnoli m’a donné envie de connaitre la suite de cette histoire, sans pour autant avoir eu la chance d’assister à sa représentation théâtrale. On retrouve les enfants d’Œdipe des annés plus tard : la ville de Thèbes est gouvernée par leur oncle Créon et les frères Etéocle et Polynice se sont entre-tués pour la prise du trône. Sauf que Créon a établi que son neveu usurpateur et allié, Etéocle, aura droit à des célébrations funéraires en grand pompe, alors que celui qui est considéré comme le traitre (bien que légitime héritier), Polynice, aura son cadavre jeté hors des murs de la ville, sans sépulture et exposé aux sévices des intempéries et des animaux, sans confort, sans dignité. Personne n’ose se rebeller à cette loi. Seule Antigone décide de s’opposer à cette loi, sans prendre en compte les avertissements de sa sœur, ni le destin ; elle enterre donc son frère en brisant la norme au nom d’une « loi des dieux », qu’on pourrait normalement appeler « loi morale ». Enterrer ses morts n’est pas un commandement, c’est un devoir naturel. Ordonner l’opposer ce n’est pas produire une loi, ça équivaut à en amputer une supérieure. Le confit entre loi écrite et loi naturelle c’est un point central de l’histoire et du droit. Ce sont les lois qui font progresser la civilité, mais c’est les transgressions qui souvent permettent d’effacer les lois injustes et de les remplacer avec d’autre qui permettent le progrès.
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| Tous les hommes sont égaux aux yeux de la loi: vous en avez encore des blagues comme ça? |
On apprend tous, depuis notre enfance que l’obéissance porte des prix, la désobéissance les punitions. Antigone nous apprend la désobéissance, celle qui demande du courage, du sacrifice et une bonne dose d’idéalisme.
Antigone a eu plusieurs noms au cours de l’histoire. C’était Rosa Parks qu’en 1955, sur un bus en Alabama, elle s’est assise à une place réservée aux blancs. Elle enfreint une loi, elle donne un exemple qui ouvrira une fissure pour que, plus de 50 ans plus tard, Obama puisse s’installer à la Maison Blanche. C’est Amina, qui écrit sur son corps l’opposition à la loi coranique qu’au nom de Dieu ne fait qu’offenser la moitié de l’humanité. C’est les Pussy Riot, qui dépassent toute borne et interdit pour protester contre Putin. Malheureux est le pays qui a besoin d’héros, mais encore plus celui qui ne trouve pas d’héroïnes en mesure de changer le cours des événements, au lieu de se contenter de quelque présence exiguë au gouvernement ou autres « concessions » qui devraient sonner pathétiques. Antigone regarde droit dans les yeux son oncle, qui lui annonce son terrible destin : elle lui réponds qu’elle aurait souffert si elle avait respecté une loi injuste, toute autre chose ne lui causerait pas de souffrance. Merci Antigone pour cet exemple. Merci Gabriele Romagnoli pour tes paroles pleines de sagesse et d’inspiration…



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